Petites immensités • Fotokino • des artistes et des livres que l’on admire • some artists and books we love.



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14. Ed Fella, Letters on America

Les 1 100 Polaroids rassemblés dans le livre Letters on America (Princeton Architectural Press, 2000) ne représentent qu’une fraction du travail de collecte que le graphiste américain Ed Fella a entamé en 1987. Des tirages uniques d’une matière qui l’est tout autant : les lettrages vernaculaires éparpillés dans le paysage américain. Le message importe peu, le contexte non plus, Fella s’intéresse ici aux qualités (et aux défauts) formelles de ces signes qui sont le plus souvent peints à la main. La prise de vue est une prise de note, elle attrape des fragments, ce qui intéresse l’œil du graphiste : « En un sens, ces photographies ne parlent pas d’autre chose que ce à quoi ressemblent des lettres quand elles sont photographiées ». L’appareil se fait enregistreur, il n’est pas en soit un moyen d’expression. Si Ed Fella affectionne tant les lettrages, peints par des professionnels ou des amateurs, c’est qu’ils détiennent en eux une brutalité, une honnêteté révélatrice d’une identité, d’une signification qui dépasse celle des mots. C’est aussi que souvent, ces lettrages contreviennent à toutes les règles édictées en matière, ce qui semble lui procurer une grande jubilation.

Dans les années 1930, Walker Evans est le premier photographe américain à porter son attention sur l’architecture vernaculaire, et de fait sur les signes quels qu’ils soient (panneaux de signalisation, enseignes peintes, publicités). Il comprend que le monde peut être lu à travers ces symboles de la société moderne. Bien plus tard, en 1973, il fera l’acquisition d’un dernier appareil, un Polaroid sx-70. Un jouet d’une simplicité redoutable : « À mon avis, personne ne devrait toucher un Polaroid avant l’âge de soixante ans. Il faut en avoir fait avant. Cet appareil réduit tout à ce que l’on a dans le crâne, ce que l’on aime. Cela m’intéresse aussi beaucoup car j’ai le sentiment que si vous avez toutes ces choses en tête, c’est l’instrument qui va les mettre à l’épreuve. Ce satané machin va capter tout ce que vous lui montrez. Il est essentiel de vraiment maîtriser son sujet avant de le pointer vers quoi que  ce soit. Il faut savoir ce vers quoi on le dirige, et pourquoi – même si c’est juste instinctif. » Il effectue ainsi durant les derniers mois de sa vie des milliers d’instantanés en couleur. Walker Evans voulait, avant que le temps ne le rattrape, initier un ultime projet  éditorial : un ouvrage compilant un alphabet de lettres vernaculaires. Avec la somme réunie par Ed Fella, il peut dormir sur ses deux oreilles.